Écouter les voix de l’inégalité

Enquête sur les multiples façons dont les Pakistanais marginalisés vivent l’adversité.

Une étude du PNUD montre que la « pauvreté de temps » touche plus de femmes que d’hommes, et ce, parfois dès l’enfance. Photo : PNUD Pakistan

Ces dernières années, j’ai eu le privilège de dialoguer avec des communautés marginalisées à travers le Pakistan.

Ces consultations ont été menées dans le cadre de l’élaboration du rapport national de développement humain sur les inégalités (NDHR).

Nous passions nos journées dans des pièces exigües sans fenêtre, dans la chaleur étouffante de Tharparkar, ou à Multan, sur un charpoy (banquette en bois), à côté de céréales séchées qui représentaient la seule source de revenu d’un agriculteur, ou encore assis autour de tables en plastique dans des ONG à Peshawar, où des sourires illuminaient le visage des habitants aux vêtements élimés, avant de revenir dans nos hôtels climatisés, où nous nous asseyions pour résumer les récits que nous avions entendus en quelques lignes qui passeraient les rigoureux tests d’authenticité.

Cette expérience nous a donné un aperçu de la vie des membres de la communauté transgenre, des personnes handicapées, des femmes, des jeunes, des petits exploitants agricoles, des travailleurs informels, des personnes déplacées et de nombreux autres habitants du Pakistan.

La pauvreté peut être sexiste

Selon Oxfam International, les femmes ont plus de risque de vivre dans la pauvreté que les hommes. Cette problématique est toutefois plus complexe qu’il n’y paraît. Les consultations menées dans le cadre de l’élaboration du rapport national sur le développement humain ont montré qu’à niveau de pauvreté égal, les conséquences de cette situation étaient plus lourdes pour les femmes que pour les hommes.

Nous avons parlé avec des enfants de Karachi, dans la province du Sindh. Beaucoup d’entre eux vivaient à Orangi Town, l’un des plus grands bidonvilles d’Asie. L’accès à l’eau propre y est depuis toujours un défi et les jeunes filles avec lesquelles nous avons échangé — bon nombre d’entre elles avaient moins de 12 ans — nous ont expliqué qu’elles accompagnaient leur mère chaque jour pour rapporter de l’eau chez elles dans des seaux. Cette « pauvreté de temps » touche plus de femmes que d’hommes, et ce, parfois dès l’enfance. Les femmes effectuent deux à dix fois plus de travail non rémunéré que les hommes.

Nous avons parlé à de jeunes filles âgées de 17 à 20 ans, qui vivaient à Akhagram, dans le district du Haut-Dir de la province du Khyber Pakhtunkhwa. La plupart d’entre elles étaient déjà mariées et aucune n’exerçait un emploi, que ce soit dans l’économie formelle ou informelle. Elles nous ont expliqué qu’il y avait des universités publiques dans leur région, mais qu’elles n’étaient pas accessibles à pied. Les études coûtent cher et leurs parents ont donc décidé que seuls les fils de la famille suivraient des études supérieures. En raison du manque d’exemples inspirants à suivre et de l’absence de choix, ces jeunes femmes ne nourrissaient pas de grandes ambitions et n’avaient guère d’espoir pour leur avenir.

Le Programme de complément de revenu Benazir (BISP) permet à des femmes vulnérables et méritantes vivant dans l’extrême pauvreté et à leurs familles de bénéficier de transferts en espèces. Lors de nos consultations, nous avons rencontré de très nombreuses femmes à travers le Pakistan qui bénéficiaient de ces transferts.

À Rahim Yar Khan, dans la province du Pendjab, nous avons rencontré des femmes qui utilisaient cet argent pour faire des réserves de denrées nutritives ainsi que pour acheter des produits de première nécessité et des médicaments. La plupart des femmes dépensaient également une partie de cet argent pour leurs enfants. Elles nous ont expliqué que cet argent leur permettait de prendre de meilleures décisions pour la santé et le bien-être de leur famille.

Des travailleuses asservies d’Umerkot, dans le Sindh, bénéficiaient également de transferts d’espèces dans le cadre du programme BISP. Toutes ces femmes avaient une carte d’identité nationale à puce, car il s’agissait là d’un prérequis pour pouvoir bénéficier des transferts d’espèces. Cet élément marque un grand changement pour la plupart des femmes avec lesquelles nous nous sommes entretenus dans les régions rurales du pays. Une femme de Multan nous a raconté qu’elle n’avait jamais voté, car son mari ne lui permettait pas de se faire prendre en photo.

Les transferts d’espèces ont permis d’accroître quelque peu l’autonomie de certaines de ces femmes. Dans le même temps, ils ont permis à des femmes extrêmement marginalisées de s’inscrire à l’état civil, ce qui constitue une étape importante.

L’importance de la résilience environnementale

L’édition 2020 du rapport sur le développement humain du PNUD aborde l’importance de vivre en harmonie avec notre planète et précise comment un tel équilibre permettrait de créer un monde plus juste pour tous. Il y est également expliqué que nous avons pris la Terre pour acquise et que, de ce fait, nous avons déstabilisé les systèmes dont nous dépendons pour notre survie. Les consultations menées dans le cadre du rapport national sur le développement humain au Pakistan nous ont permis de mieux comprendre l’importance de cet équilibre délicat.

Nous avons pu constater que les inégalités et la pauvreté amplifiaient la crise climatique d’une multitude de façons. Les chargeurs de charbon de Spin Karez au Baloutchistan nous ont parlé de la hausse des prix à la location et d’autres coûts dans leur secteur due à l’augmentation du prix du diesel. Pour conserver leur emploi, ils sont obligés de brûler de vieux pneus ou des chaussures en cuir. Ces petits « ajustements », combinés les uns aux autres, ont un effet dévastateur sur l’environnement, sans parler des conséquences sur la santé de ces travailleurs.

De petits exploitants agricoles de Multan, dans le Pendjab, ont dû faire face à de récents essaims de criquets qui ont décimé leur récolte de coton. Les changements climatiques et les pluies anormalement abondantes dans la Corne de l’Afrique sont à l’origine d’une prolifération importante des criquets au Pakistan. Ces petits exploitants, qui peinent déjà à joindre les deux bouts, pourraient bientôt rejoindre le rang des nombreuses victimes de la crise climatique mondiale.

Pour réduire les inégalités, écoutons ceux qui en sont victimes

Cet enseignement est à mettre en rapport avec le début de cet article. Les inégalités recouvrent un large éventail de manques et ne se limitent donc clairement pas au manque de revenu ou de richesse. Les inégalités des chances, des sexes, de statut et en matière d’accessibilité sont tout aussi prégnantes.

Le thème de l’accessibilité, notamment pour ce qui est de l’accès aux hôpitaux, aux établissements scolaires et aux services publics, a été évoqué à de nombreuses reprises par les personnes handicapées que nous avons rencontrées à Quetta. L’une des participantes, en fauteuil roulant, nous a expliqué qu’elle ne buvait pas d’eau en dehors de chez elle en raison de l’absence de sanitaires publics accessibles. Les membres de cette communauté ont également évoqué la nécessité d’informer davantage la population sur les blessures et les maladies pouvant être évitées grâce à la vaccination. Quelques personnes souffrant de la poliomyélite parmi les participants ont déploré que les habitants de leur région ne croient pas en la vaccination. Ils avaient le sentiment que s’ils pouvaient atteindre suffisamment de personnes et leur raconter leur histoire, ils pourraient faire la différence.

Des femmes transgenres de Karachi, dans le Sindh, nous ont raconté que le grand public ne connaissait pas la différence entre les termes « transgenre » et « intersexe ». Elles ont insisté sur l’importance de sensibiliser la population à ces questions. Elles ont ajouté qu’il serait utile que des membres de la communauté transgenre participent à la conception de programmes destinés aux fonctionnaires, aux entreprises et aux enfants dans les écoles.

Je suis fermement convaincue que l’un des meilleurs moyens d’élaborer des politiques et des initiatives de développement inclusives est de les fonder sur des données factuelles et des expériences vécues. Ce n’est qu’en veillant à une représentation accrue et plus juste de la population, et en particulier des communautés les plus marginalisées du pays, qu’il sera possible d’atteindre cet objectif.

Nos consultations nous ont donné un aperçu des inégalités vécues par la population. Notre principal constat est que ces inégalités sont le terreau de l’isolement. Elles rendent certaines personnes invisibles, en créant des sous-groupes de personnes « à part », qui ne peuvent pas faire entendre leur voix.

L’édition 2020 du rapport national sur le développement humain se fonde sur tous ces témoignages, que nous avons relayés du mieux que nous pouvions. Certains sont effroyables et nous mettent mal à l’aise, d’autres sont encourageants et pleins d’espoir. Vous pourrez en apprendre davantage sur le résultat de nos consultations menées sur le terrain dans l’édition 2020 du rapport de développement humain au Pakistan sur les inégalités (en anglais).

Les consultations menées dans le cadre de l’édition 2020 du rapport sur le développement ont été dirigées par Sana Ehsan, Meeran Jamal, Aroub Farooq et Momina Sohail de l’Unité du PNUD chargée des politiques de développement au Pakistan. Les photos ont été prises par Shuja Hakim, Muhammad Mari, Sana Ehsan et Momina Sohail du PNUD Pakistan.

Auteur : Momina Sohail travaille au PNUD en tant que chargée de communication pour l’Unité des politiques de développement. Elle peut être contactée à l’adresse suivante : momina.sohail@undp.org

Publié sous la direction de : Ayesha Babar, analyste et chef de l’Unité de communication, PNUD Pakistan

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À l’œuvre pour éliminer la pauvreté et transformer notre monde #Pour2030. Rendez-vous sur www.undp.org/fr

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